Je reviendrai

« Les littérateurs vont chercher le fantastique hors de la réalité, dans les nuées.
Ils n'en ramènent qu'un sous-produit.
Le fantastique doit ĂŞtre arrachĂ© aux entrailles de la terre, du rĂ©el. Â»

 ( Louis Pauwels 'Le matin des magiciens' )





PAGES    

   • Janv. 1958 - Un rĂŞve Ă©trange
   • Nov. 1920 - DĂ©cès d'Hubert Malraison
   • ÉtĂ© 1959 - Une manifestation surprenante
   • Nov. 1920 - L'enterrement d'Hubert Malraison
   • Mars 1983 - Victor Belloni se rend au travail
   • Mars 1983 - Une soirĂ©e avec Florence
   • FĂ©vrier 1921 - Les tourments d'Hubert Malraison
   • Mars 1983 - Victor, Josiane et Bertrand
   •  ... Hubert flotte dans sur un autre plan ...
   • Juin 1983 - Josiane demande conseil Ă  son frère
   • Juin 1983 - Victor un matin, chez Florence
   • Juin 1983 - Victor passe le CAPFI
   • Janv. 1922 - Sylvaine va consulter un mĂ©dium
   • Juin 1983 - Josiane trouve un travail
   • 20 Juin 83 - Victor lit les rĂ©sultats du CAPFI
   •  ... Hubert revoit sa vie ...
   • 22 Juin - Victor s'accroche avec Florence
   • 23 Juin - Victor cherche une issue
   • 26 Juin - Josiane retourne Ă  la boutique
   • mĂŞme jour - Incident avec Macias
   •  ... Hubert retrouve les siens
   • 30 Juin - Josiane annonce qu'elle quitte Victor
   • 6 Juillet - La sĂ©paration
   • mĂŞme jour - Premier jour de travail pour Josiane
   • 9 Juillet - Victor se retrouve seul
   •  ... Hubert s'entretient avec son guide ...
   • 15 Juillet - Victor est licenciĂ©
   • Josiane et Bertrand Ă  la boutique
   • 17 Juillet - Victor rencontre Simon
   • Le soir - Simon et Sarah
   •  ... Hubert songe Ă  redescendre ...
   • 18 Juillet - Victor est invitĂ© chez un ami
   • Juillet - Victor cherche du travail
   • 31 Juillet - Francois et Josiane
   • 31 Juillet - Florence veut rompre avec Victor
   • 1 aoĂ»t - Retour des Favrot
   • 4 aoĂ»t - Victor doit vendre sa voiture
   • 16 aoĂ»t - Au parc, Josiane songe Ă  Victor
   •  ... Hubert reprend le chemin de la Terre ...
   • 18 aoĂ»t - Florence quitte Victor
   • 2 sept. - Victor revoit Josiane
   • 9 sept. - Victor se sĂ©pare de son Alfa
   • 22 sept. - Une proposition inattendue
   • 26 sept. - Victor invite Josiane autour d'un verre
   • 28 sept. - Victor signe son contrat pour Metz
   • 15 Oct. - Prise de fonctions Ă  Metz
   • mĂŞme jour - Retour Ă  OrlĂ©ans
      et fin d'une Ă©tape de vie





Pensionnat
Sainte Marie des Anges

Janvier 1958


  Ă€ peine dans les draps, Victor ferme les yeux. Il est heureux Ă  l'idĂ©e d'aller retrouver le monde des rĂŞves, loin du pensionnat. Ce soir, il s'y prĂ©pare en visualisant une vallĂ©e, des montagnes... Il se promène sur un grand plateau. Il sent le vent dans ses cheveux, les Ă©pis de blĂ© glisser entre ses doigts. Tandis qu’il suit des yeux de petits nuages blancs qui viennent vers lui, il s’enfonce doucement dans le sommeil.

 Ce n’est pourtant pas un rĂŞve reposant qui l’attend.

  Les yeux de l’enfant mettent un moment Ă  s’accommoder Ă  la pĂ©nombre. Il se trouve dans une vaste pièce. Au centre, une douzaine de cierges sur de hauts pieds de cuivre dispensent une lumière orangĂ©e. Entre ces candĂ©labres, un cercueil laquĂ© noir, ouvert, tire irrĂ©sistiblement son attention.


  Un visage au profil Ă©maciĂ© se dĂ©tache du doublage en satin. L’homme est plutĂ´t grand, il doit avoir dans les soixante dix ans. Bien qu’il soit Ă©tendu, de la fiertĂ©, de la noblesse mĂŞme, Ă©manent de lui.
 Un vertige saisi Victor.

 - Mais c’est moi ! s’exclame-t-il.

 La certitude d'ĂŞtre cet homme, qu’il voit pour la première fois, lui vient du trĂ©fonds de son ĂŞtre. Il n'y a pas Ă  mettre cela en doute. Par contre, comprendre pourquoi il est allongĂ© dans cette bière, dĂ©passe ses capacitĂ©s.

 - Qu’est-ce que je fais lĂ  ?


  En quĂŞte d’une explication, il jette alentour un regard Ă©perdu. Il aperçoit alors des personnes qui se recueillent devant le cercueil. Seuls Ă©mergent de l’obscuritĂ© le visage, pâle d’une jeune femme, les manchettes et les cols blancs de trois hommes. Il ne lui en faut pourtant pas davantage pour savoir qu’il y a là… ses enfants.

 Aussi son regard ne s'attarde-t-il pas sur eux et revient, comme aimantĂ©, sur ce corps d’oĂą la vie s’est retirĂ©e. Ce corps qui plonge l’enfant dans la plus insondable perplexitĂ©.
Enfin, tandis qu’il le regarde – qu’il se regarde â€“, l'Ă©vidence, l'invraisemblable Ă©vidence, chemine en lui. Jusqu'Ă  s’imposer Ă  sa raison : « Je suis mort ! Â»


  La densitĂ© Ă©motionnelle oppressante qui sature la pièce et pĂ©trifie tout, conforte cette hallucinante assertion.

 « Allons donc ! s’insurge-t-il enfin, je peux bouger, je vois, je raisonne !...»

 Ces arguments, inattaquables, ont l’effet d’une vague bienfaisante sur la terreur paralysante qui infiltrait son esprit. Il respire Ă  nouveau, ses membres reprennent vie.

 « Pff, c’est une blague ! ou quelque chose comme ça. »

 Le soulagement lui donne envie de rire. Magnanime, avant de tourner les talons, il accorde Ă  la pièce un dernier regard radieux. Les gens sont toujours lĂ , statufiĂ©s dans une profonde mĂ©ditation. Le sourire de l’enfant hĂ©site, puis s’éclaire de malice :

 « Mais au fait, eux aussi croient que je suis mort ! C’est drĂ´le, je suis tout près d’eux et ils ne m’ont pas vu ! Allez, je vais les rassurer. Â»


  Comme s'il sortait d’une cachette, il va vers eux en agitant les mains :

 - Eh, je suis lĂ  ! Ne soyez plus tristes ! Hou, hou !
 Mais Ă  mesure qu'il s'approche, la joie de l’enfant cède au doute, puis Ă  l’évidence. Pour enfin laisser place Ă  une angoisse venue du fond des âges.

Le cĹ“ur serrĂ©, il doit admettre l’inadmissible, croire l’incroyable : personne ne le voit. Personne ne l’entend !

 AnĂ©anti, le garçon s’arrĂŞte. Il est maintenant tout près d’eux, Ă  les toucher. Mais leur regard ne cille pas. Ils ne perçoivent pas sa prĂ©sence, pourtant si proche. Face Ă  une aussi formidable Ă©nigme, le cerveau de l’enfant, incapable d’avancer ne serait-ce que l’amorce d’une explication, tourne Ă  vide.



  Ses forces l'abandonnent, ses bras retombent, lentement. Ce seul mouvement dans la pièce dĂ©tourne distraitement son attention. Sa stupeur atteint alors son paroxysme car, d’abord incrĂ©dule, puis Ă©pouvantĂ©, il rĂ©alise qu’à travers son bras droit, il continue Ă  distinguer les personnages immobiles ! Son bras, son corps n'a aucune matĂ©rialitĂ©, il est transparent !

 Rien ni personne n’a bougĂ© Ă  son approche, ni rĂ©agi Ă  son agitation. Pas mĂŞme le halo d’un cierge. Tout dans cette pièce est pĂ©trifiĂ©, dans une gangue de silence. Victor n’a aucune prise sur cette scène hallucinante. FigĂ©e, immuable, comme emportĂ©e dans le glacier du temps. Et lui, bien qu'il en soit le personnage central, n’y a plus sa place !


  Victor se rĂ©veille. Une sueur froide perle Ă  son front et au creux de sa nuque.

 « Je me suis vu vieux ! Je me suis vu mort ! Comment est-ce possible ?
 « 
Ce n'est qu'un rĂŞve !
 « Oh, non ! se rĂ©plique Victor l'esprit en feu.
 « Mais oĂą j’étais ? Comment ai-je pu me reconnaĂ®tre sous les traits d’un vieux que j’ai jamais vu, et mort par dessus le marchĂ© ?! Et ces enfants !? Ce sont mes futurs enfants ??

 Le garçon se dresse sur son lit en Ă©pongeant sa nuque glacĂ©e.

 « C’est une vision prĂ©monitoire ! Je vais mourir !
 « 
C’est bon, t’as le temps, t’as vu l’âge du bonhomme ?
 « Ah oui, c'est vrai. Mais au fait... il ne me ressemble pas ! Il ne me ressemble en rien, mĂŞme dans un siècle ! Il a le nez busquĂ©, le menton en avant...



 - FABIEN !  Fabien, tu dors ?
 - Mhmmm…! Hein, quoi ? Ben oui je dors. Qu’est-ce qui y’a ?

 - J’ai fait un rĂŞve…

 - Merde, tu me rĂ©veilles pour ça ? J’vais te foute une beigne.

 - Écoute, c’est dingue. Je me suis vu mort !

 - Pff ! Ça arrive Ă  tout le monde, tout le temps.

 - Ah bon ? Toi aussi ? souffle Victor plein d’espoir.

 - Évidemment !! Tiens, la dernière fois c’était un monstre marin qui m’avalait ! J’étais parti Ă  la pĂŞche avec…

 Victor l’interrompt en secouant la tĂŞte.

 - J’en fais des tas des rĂŞves comme ça.

 - Alors c’est quoi que t’as rĂŞvĂ©, malin ?

 - Ben… je me suis vu dans un cercueil !

 - Dans un cercueil ? Ça c'est marrant.



  Antoine, le mono entre dans le dortoir et ouvre les fenĂŞtres en braillant : « Debout lĂ  d’dans ! Â»

 Victor s’est assis sur le lit ; son regard fixe le sol carrelĂ© de noir et de blanc tandis que son camarade boutonne son short.

  Â« C’était pas un rĂŞve. C’est comme... un souvenir. Oui, un souvenir... Mais ça peut pas ĂŞtre de moi... Â»

 Son regard soudain s'Ă©claire, il prend Fabien par les Ă©paules.

  - C’est possible, tu crois, de rĂ©cupĂ©rer le souvenir d’un autre ? J’sais pas, quelqu’un qui serait mort dans le coin...

 - Pff ! Tu racontes n’importe quoi. T’es malade !

 - Ouais, ça me paraissait pas possible aussi. Mais tu sais quoi ?

 - M'en fous ! On va ĂŞtre Ă  la bourre. Et puis j’aime pas ces histoires. Ça porte malheur de parler de...

 - J’avais des enfants ! Des messieurs, qui assistaient Ă  l’enterrement.

 - Eh vous deux ! si dans une minute vous n’êtes pas dehors, inutile de vous prĂ©senter au rĂ©fectoire !

 - La vache, t’es vraiment pas bien dis donc ! lui lance Fabien en s’enfuyant.


  Les enfants se rendent deux par deux en silence vers le rĂ©fectoire. Fabien s'est mis tout devant pour Ă©viter Victor. Celui-ci observe le triste bâtiment tout en longueur, les jeunes garçons autour de lui. Il les connaĂ®t tous bien, ils font partie de son univers.

 Fabien doit ĂŞtre en train de raconter son rĂŞve aux autres, car plusieurs garçons se tournent vers lui en pouffant. C'est donc qu'ils n'ont jamais fait, ni entendu parler de rĂŞve de cette sorte. Mais une question taraude Victor : cette vision, car c'en est une et elle le concerne, appartient-elle au passĂ© ou Ă  l'avenir ?

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